« La première définition me vient d’une coïncidence. Il se trouve que dans une semaine, jour pour jour - ce sont-là les hasards de la programmation de France-Culture - Les nouveaux chemins de la connaissance, l’émission que j’anime s’enregistrera depuis la Fête de l’Huma. Double hasard de programmation, c’est pour parler de libéralisme que nous irons à la Courneuve…Ceci me fait penser à cette première définition de la liberté qui est de toujours envisager la liberté d’en face. Il n’y a en effet pas de liberté sans l’épreuve d’une contradiction. Pas de liberté sans la force d’entendre un autre discours que le sien, ni sans la force, peut-être supérieure, de se laisser convaincre par lui.
Après cela, on peut bien évidemment envisager la liberté de la façon la plus élémentaire, la plus simple. C'est-à-dire le libre arbitre. Définition éminemment recevable quand on est séquestré. Quand on a fait l’épreuve d’une contrainte physique, quand on n’est pas libre de ses mouvements. Définition plus compliquée quand on vit en démocratie et que par conséquent on a le droit de s’exprimer et de se demander quelle est l’origine de ses actes. Celui qui dit « je fais ce que je veux », celui là ignore bien souvent les causes réelles qui le poussent à agir. Voyez par exemple le vent. On dit que le vent est une figure de la liberté. Il va où il veut le vent, il fait ce qu’il veut. On dit « je suis libre comme l’air » et pourtant, le vent obéit à des lois physiques extrêmement rigoureuses et déterminées. C’est dire que l’esprit de libre arbitre est-peut-être vécu comme une illusion ; Nous ne sommes jamais l’origine de nos actes. C’est l’argument de Spinoza qui dit que « celui qui croit agir librement, ignore les causes réelles qui le font agir. C’est également l’argument de Marx, que j’ai plaisir à citer ici. Il explique que dans l’idéologie allemande, « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. » Une phrase que je vous invite à méditer. Façon de dire que quand nous croyons agir librement nous sommes d’abord dans l’ignorance des rapports de force qui nous déterminent et qui nous donnent en plus l’illusion que nous sommes responsables de nos actes. Le contrat social de Rousseau est un texte qui me laisse extrêmement sceptique, j’ai un peu honte de l’admettre, surtout quand Rousseau explique que dans une société véritablement libre, si un individu répugne à l’avènement d’une telle société, eh bien « on le forcera à être libre ». Qu’est-ce qu’une liberté qui relève d’une contrainte ? 2ème définition de la liberté, le libre arbitre est donc une définition éminemment complexe.
3ème définition, la liberté ce n’est pas de faire ce que l’on veut, c’est de vouloir ce que l’on fait. La liberté commence à l’instant où on renonce à ce qui ne dépend pas de soi. L’avantage de cette définition c’est qu’elle est imparable. Si vous voulez ce que vous faites, quelle que soit la situation dans laquelle vous vous trouvez, vous êtes libres. Le problème c’est que c’est une liberté qui repose sur la résignation. Une liberté conçue comme le renoncement à agir sur ce qui ne dépend pas de soi est une liberté imparable mais décourageante, parce qu’en son fond c’est une liberté découragée.
Il y a une autre définition de la liberté, subtile, qui est de devenir ce que l’on est. C’est compliqué. On pourrait se dire alors « si on est quelque chose au départ et qu’on ne fait que le devenir, quelle liberté y-a-t-il là-dedans ? ». Mais non, quand je dis devenir ce que l’on est, il ne s’agit pas du déploiement d’une essence, il s’agit d’une liberté qui relève de la spontanéité. La spontanéité quand on y pense c’est génial. On est à la fois à l’origine de ses actes et en même temps on agit par réflexe. On est à la fois déterminé et à l’origine de ce que l’on fait. C’est très intéressant. Il y a l’enfant, il y a le peintre. Qui est le plus libre, celui qui se donne une série de choix possibles et qui se dit « je ne sais pas, on verra, selon mon bon plaisir, selon mon caprice » ou le peintre qui n’a pas le choix de peindre autre chose que ce qu’il fait. Ou encore le sculpteur, Pygmalion, qui n’a d’autre choix que de sculpter ce qu’il sculpte car il est mû par un désir ou par un amour. Est-ce que cet homme là n’est pas finalement d’une liberté supérieure à la liberté capricieuse de celui qui simplement prélève, comme on va choisir un yaourt, dans le supermarché de ses caprices celui qui convient le mieux à son humeur ?
J’en profite pour faire une petite parenthèse sur l’ambivalence de la notion de pouvoir qui n’est pas sans relation avec ce que je vous dis ici. La notion de pouvoir est souvent méconnue ou mal comprise car on oublie une ambivalence que l’anglais par exemple restitue à travers « may » ou « can ». C’est très simple, quand je dis « je peux quelque chose » c’est à la fois la levée d’une interdiction et en général cela veut également dire que j’ai la capacité de faire ce quelque chose. Pour le dire plus simplement, vous avez tous le droit de courir le 100 mètres en 9’’58. Vous avez tous le droit de faire le tour du monde à la voile. Mais il n’est pas dit que vous puissiez le faire. De la confusion entre ces deux sens de pouvoir résultent bien des malentendus sur la notion de liberté. Comme s’il suffisait de lever toutes les contraintes pour que tout le monde soit libre ! Ce serait trop facile, trop simple et ce serait même contradictoire. Bien souvent des lois oppressives, contraignantes suscitent le déploiement d’une capacité qui sans la médiation d’un obstacle ne pourrait pas se déployer.
Et puis, les deux dernières définitions de la liberté que je voudrais vous proposer ont ceci de différent qu’elles envisagent la liberté à l’échelle collective et non plus individuelle. La première est toute simple et je pense que nous y adhérons tous, nous qui vivons dans une société libérale et démocratique. « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. » Nous sommes tous d’accord avec cela. C’est une idée chère à Tocqueville que la liberté et liberticide quand elle est livrée à elle-même. La liberté n’est pas celle du renard dans le poulailler et par conséquent pour garantir la liberté nous avons besoin de la loi. Le problème, c’est que cette liberté culmine bien souvent dans l’indifférence à autrui et dans la revendication soucieuse de ses droits. En somme c’est une liberté qui par le respect qu’elle implique s’accommode d’une forme d’indifférence à autrui. Dans la mesure où je le laisse libre, ce qui lui arrive m’est indifférent.
« La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » est une formule avec laquelle nous sommes tous d’accord, mais à laquelle il serait à mon sens insuffisant de se tenir. C’est la raison pour laquelle je voudrais en venir à la dernière définition de la liberté, l’ultime. C’est une définition de la liberté que propose l’aimable Kropotkine. Certains d’entre vous connaissent peut-être Kropotkine, c’est un anarchiste russe. Anarchie et libéralisme, en tout cas ultralibéralisme ont beaucoup à se dire et pas mal de points communs, mais ce n’est pas ici l’objectif de mon propos. Ce qui est intéressant c’est que Kropotkine a dit cette phrase merveilleuse, magnifique : « la liberté commence là où commence celle des autres. » En d’autres termes, c’est une autre façon d’envisager la question de la responsabilité. La responsabilité intervient quand la liberté c’est le libre arbitre bien-sûr car alors je suis responsable de mes actes. Mais ce n’est pas de la responsabilité de mes actes dont il s’agit ici mais de la responsabilité d’autrui. En d’autres termes, je suis le garant d’une liberté qui n’est pas la mienne. La liberté des autres repose non pas sur le respect que j’ai pour elle mais sur l’intérêt que je lui porte. En cela Kropotkine est un penseur de la société civile contre l’Etat. C’est un penseur de l’entraide qui va plus loin que l’idée de solidarité. Il ne s’agit pas seulement de dire que nous sommes solidaires, il s’agit de dire que nous nous entraidons, que nous nous tendons la main. Peut-être connaissez-vous la chanson que Renaud consacre à Ingrid Betencourt ? Le refrain est « Nous t’attendons Ingrid, et nous ne serons libres que quand tu le seras. » Cela signifie que la liberté c’est à la fois l’aptitude, comme je l’ai dit, à entendre des discours qui ne sont pas les siens, des voix venues d’ailleurs, comme dit Finkielkraut, mais c’est également et plus encore l’aptitude à souffrir des douleurs qui par miracle nous sont épargnées.
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