« Le regard est contrasté. La question que tout le monde se pose : sommes-nous ou non sortis de la crise est vraiment légitime, tellement on peut voir des signaux contradictoires. Cependant, si je devais résumer d’une phrase l’analyse que nous faisons de la situation, je dirais qu’il y a bien une reprise, mais que la reprise est balbutiante et ténue. Quelques graphiques illustrent cela. »
« Il y a bien à l’échelle mondiale une reprise de la production industrielle. Le rebond tant attendu est là, on le voit sur cette courbe avec une augmentation de la production sur les trois derniers mois de 7, 5 %. Là, nous sommes à l’échelle mondiale. Cette remontée, visible sur la partie droite de la courbe, c’est vraiment l’impact de deux choses : la fin du déstockage et les plans de relance qui ont été initiés partout sur la planète. »
« Ce qu’il est important de noter c’est que toutes les grandes zones du monde ont cessé de chuter. En jaune le Royaume Uni, en rose la zone euro, en noir les Etats-Unis… partout sur cet indice de production industrielle, nous avons sur les trois derniers mois que nous avons pu mesurer une remontée des courbes. Et sur la courbe bleue, l’Asie émergeante, une remontée encore plus forte, une accélération assez spectaculaire de la reprise. S’il fallait insister sur un seul des enseignements des graphiques présentés ce matin, ce serait sur celui-là, la reprise elle est à l’Est. Si le train de la reprise s’ébranle, c’est vraiment en Asie. Ce phénomène est majeur. Il signe la mutation économique dont nous parlons souvent. Il faut bien comprendre que dans la distribution des richesses aujourd’hui à l’échelle de la planète, les choses ont certainement changé de camp et c’est bien du côté de l’est que l’essentiel se passe désormais. C’est un point important y compris pour nos entreprises et nos économies ».
« Choc supplémentaire. Nous n’avons pas pu mettre sur une seule courbe la courbe de la Chine. Elle est tellement plus haute à la fois dans son niveau que dans sa reprise des trois derniers mois, qu’elle écrase toutes les autres courbes. Le phénomène est vraiment spectaculaire. C’est un enseignement qui doit être utilisé par toutes nos entreprises et par notre économie. En clair, si nous voulons accélérer le retour à une croissance soutenue pour la France, il faut se demander d’abord comment travailler plus avec cette zone où l’activité est à nouveau très soutenue. Evidemment il y a d’autres signes qui témoignent de ce rebond de l’activité, c’est bien sur l’évolution des cours des matières premières. Pour mémoire, mais c’est tout à fait symptomatique, le cours du pétrole est aujourd’hui moitié moins élevé que son record historique de juillet 2008 mais deux fois plus élevé que son point le plus bas de décembre 2008. Cela aussi est tout à fait caractéristique d’une économie en phase de reprise. »
« L’autre point tout à fait rassurant sur l’avenir de notre économie est ce qui est en train de se passer aux Etats-Unis. Il y a plusieurs indicateurs qui donnent de l’espoir sur l’évolution de la situation en Amérique du Nord et notamment cette reprise des achats des ménages au cours du dernier trimestre. On voit bien que le point bas est désormais dépassé. Et il y a des signes d’amélioration dans d’autres secteurs que la consommation des ménages, notamment sur un indice tout à fait discriminant, tout à fait décisif dans le suivi de l’activité économique qui est l’indice des directeurs d’achats. Pour simplifier : vous avez une ligne horizontale à 50. Quand la courbe sur la position des directeurs d’achat est au-dessus de 50, cela veut dire que l’économie est en expansion. Quand la courbe est en deçà des 50 cela veut dire que l’économie se rétracte. Là, ce que l’on voit d’une manière très claire c’est qu’au cours du dernier trimestre l’économie américaine a franchi ce seuil des 50. L’économie américaine n’est donc plus en train de se rétracter mais elle est à nouveau en phase d’expansion. Certes, une expansion encore faible, à un rythme incomparable par rapport à ceux que nous avons connus ces cinq dernières années, mais nous sommes du côté positif, nous avons abandonné le versant négatif de la situation de l’économie aux Etats-Unis. Même si, bien sûr, il y a encore beaucoup, beaucoup de choses en situation de grande fragilité, les signes sont tout à fait éloquents. »
« Ce qui est intéressant c’est que si sur cet indicateur tout à fait décisif, nous venons de franchir la barre des 50 aux Etats-Unis, en zone euro, nous sommes tout prêts de franchir la barre. Dans le secteur des services on vient de franchir cette barre des 50, dans le secteur de l’industrie on s’en rapproche. Donc, là aussi on peut se dire que le recul de l’activité qui a été si douloureux depuis un an, est peut-être en train de cesser, y compris en zone euro, où les indicateurs tels que celui-ci sont rassurants. »
« Toutefois, il y a un problème majeur sur la zone euro qu’on ne peut pas ne pas évoquer. C’est celui du change et de la nouvelle progression de l’euro par rapport au dollar qui est tout à fait inquiétante. J’attire votre attention sur ce point, parce que non seulement cela va être pénalisant pour les entreprises de la zone euro, cela l’est déjà. Ce qui vaut dire pour ces entreprises une exigence, une obligation d’innovation encore plus forte car tout ce qui sera trop dépendant du prix dans le choix des clients va être défavorable aux entreprises européennes. Mais si j’attire l’attention sur cet élément de la situation économique, c’est aussi pour signaler qu’au cours des réunions internationales qui se sont tenues et notamment au cours du dernier G 20, il n’y a rien eu sur les politiques monétaires, il n’y a rien eu sur les problématiques de change. Or nous sommes face à un risque de désordre monétaire. Il faut le dire, il faut même peut-être le crier, ceci peut à nouveau provoquer de très grandes transformations dans l’économie mondiale et je ne voudrais pas qu’à un moment ou à un autre on dise « on ne le savait pas, on ne l’a pas vu venir, on ne nous l’a pas dit. » Non, il y a actuellement un problème aujourd’hui dans le système monétaire international et nous ne pouvons que souhaiter que les Etats, et notamment les chefs d’Etat des pays du G 20 s’emparent du sujet comme ils ont su s’emparer des autres sujets de régulation internationale. »
« Dans tout cela comment évaluer la situation française ? Petite bonne nouvelle, sur le front de la croissance industrielle. La chute a été terrible, on peut voir la dégringolade de la courbe sur toute l’année 2008. Mais on peut voir aussi que le sens de la courbe s’est clairement inversé depuis deux trimestres et la progression est de 11% au cours des trois derniers mois, sur la base d’une moyenne annuelle. »
« Ceci est plutôt rassurant de même qu’est tout à fait rassurante la reprise de l’emploi intérimaire depuis le printemps. Nous avons là aussi une inflexion de courbe qui est très nette, même si, semble t-il, nous commençons déjà malheureusement à arriver à un palier. »
« Effectivement tout ceci n’est pas suffisant pour permettre véritablement un retournement de situation dans les entreprises françaises et singulièrement dans les entreprises industrielles. Le graphique sur l’utilisation des capacités de production est tout à fait historique. Jamais depuis que l’on enregistre ce type de données, nous n’avons connu un point aussi bas. C’est donc un effondrement de l’utilisation des capacités de production. Il va falloir beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps pour pouvoir redresser cette situation. Or pour le moment la visibilité pour la plupart de ces acteurs industriels est trop faible pour miser à nouveau sur des investissements productifs. »
« Nous voyons sur cet histogramme une chute des prévisions d’investissements sur l’année 2009. Nous sommes à 23% de par rapport à l’année précédente. Là, nous avons quelque chose de tout à fait spectaculaire et de tout à fait inquiétant qui se traduit évidemment par la chute des marges des entreprises en général et des entreprises industrielles en particulier. »
« Sur la courbe verte du haut nous voyons l’évolution des marges de toutes les entreprises. Nous avons perdu depuis le début de la crise, en gros plus d’un point de marge. C’est beaucoup car, comme je le dis assez souvent, nous avons en moyenne depuis quelques années un taux de marge qui est de dix points inférieur à celui des entreprises allemandes. Si nous continuons à chuter dans ce taux, l’écart par rapport à nos principaux concurrents ne va faire que s’accroître. Et que dire des entreprises industrielles ! Nous avions déjà depuis quelques années un taux de marge inférieur à la moyenne des entreprises françaises ; mais là, la chute est vertigineuse et pour beaucoup d’entreprises, à 17,2% de marge brute, nous sommes vraiment dans des logiques de survie à chaque instant.
« Un des grands problèmes de la situation actuelle, un des grands défis, c’est probablement que tout ce qui a été mis en œuvre par les Etats est globalement bien fait en matière de relance face à une situation qui était absolument catastrophique. Mais cela a provoqué un déplacement de la dette, ou des dettes, du secteur privé vers le secteur public. Nous sommes tous face à une détérioration très importante des finances publiques, le problème c’est que c’est probablement plus important qu’en France qu’ailleurs, parce que cette détérioration était présente avant même la crise. Sur cet histogramme nous avons une comparaison des déficits des administrations en pourcentage du PIB au sein des pays de la zone euro, et nous avons également ajouté le royaume uni. Nous avons cette comparaison sur deux années : 2007 et 2009, c'est-à-dire sur l’année d’avant la crise et sur l’année de début de sortie de crise. Ce que nous constatons c’est que la France en 2009 a un déficit de ses administrations publiques en pourcentage du PIB de 8,2%. C’est un des déficits les plus élevés des pays de la zone euro et il est supérieur à la moyenne de la zone euro. Mais surtout on voit que déjà en 2007, la France avait un déficit supérieur à la plupart des pays de la zone euro et notamment de son principal partenaire et compétiteur l’Allemagne. Dons nous allons avoir une difficulté supplémentaire qui s’ajoute à toutes les difficultés liées aux plans de relance initiés par tous les pays. »
« C’est pourquoi, nous estimons que nous devons avoir une vigilance toute particulière sur les déficits publics et sur l’endettement. Il y a d’ailleurs un signe de l’exigence de cette vigilance, c’est la détérioration de la mesure du prix des obligations d’Etat à 10 ans. Il y a une prime de risque sur la dette de la France qui équivaut à 35 points de base par rapport à la dette de l’Allemagne. C’est significatif. Cette prime de risque avait déjà augmenté au moment le plus fort de la crise, fin 2008. Elle avait déjà augmenté de façon considérable car dans les moments de très grands dangers il y a ce que dans le jargon des financiers on appelle le fly to quality, c'est-à-dire on va vraiment vers ce qui est le plus sûr, vers ce qui comporte le moins de risque. A ce moment là il y avait eu une pointe qui avait alourdi les obligations de l’Etat français, mais ensuite les choses s’étaient détendues. Ce qui est frappant c’est qu’il y a à nouveau une tension sur le prix des obligations d’Etat à 10 ans pour notre pays, comparé à l’Allemagne. »
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