Lu pour vous
Retour au dossier

Ce Virus qui rend fou - Bernard-Henri Lévy

    Le dernier essai de Bernard-Henri Lévy, « Ce virus qui rend fou » publié chez Grasset, est un livre en forme d’énorme « coup de gueule » contre l’emballement collectif dont le monde entier a été à la fois l’acteur et la victime, face à la pandémie de coronavirus. Un emballement qui, selon le philosophe, conduit à échanger notre liberté contre la sécurité sanitaire au risque de nous faire oublier le sens profond de la vie. « Ce virus qui rend fou » est aussi un livre de philosophie et d’histoire où l’on retrouve parmi beaucoup d’autres Platon, Pascal, Michel Foucauld, Emmanuel Berl, Camus…

    « J’ai été sidéré moi aussi. Mais ce qui m’a le plus sidéré, ce n’est pas la pandémie. Car cette sorte de désastre a toujours existé. (…) Non, le plus saisissant c’est la façon très étrange dont on a, cette fois réagi. Et c’est l’épidémie, non seulement de Covid, mais de peur qui s’est abattue sur le monde ». Dès le prologue, le ton est donné et BHL s’insurge du fait que « nous avons vu d’un bout à l’autre de la planète des peuples entier trembler et se laisser rabattre dans leurs habitats, parfois à coup de matraque, comme du gibier dans sa tanière »… Et de citer moult exemples, de groupes humains ou de pays qui par peur du virus ont cessé les combats qu’ils menaient pour d’autres causes… des manifestants de Hong Kong aux Peshmerga en passant par le Bangladesh ou le Panama et jusqu’à Daesh qui, écrit BHL, « a déclaré l’Europe zone à risque pour ses combattants qui ont filé se moucher dans des kleenex à l’eucalyptus, au fond de quelque caverne ».

    Un aveuglement collectif

    Que s’est-il passé pour que nous en arrivions là ? Pour Bernard-Henri Lévy, il s’agit à la fois d’un aveuglement collectif aggravé par les chaînes d’information et les réseaux sociaux et d’une victoire des collapsologues de tout poil.
    Fort de ces constats, BHL s’emploie à mesurer, à l’aune de la philosophie, les effets de tout cela dans nos sociétés et sur nos esprits.
    Certains effets sont, reconnaît-il, positifs. Ainsi, « les vrais moments de civisme et d’entraide que nous avons vécu pendant cette période de confinement et la lumière enfin faite sur l’éminente dignité d’un peuple d’humiliés… les soignants, les caissières, les éboueurs, les livreurs ».
    Mais à côté de cela nombre d’effets fâcheux sont à déplorer.

    Désaveu des élites

    Parmi ceux-là Bernard-Henri Lévy cite en premier lieu la montée du pouvoir médical qui marque pour lui un discrédit grandissant de la parole publique, un désaveu des élites ainsi que la désorientation des pouvoirs.
    Et pourtant rappelle BHL, en s’appuyant notamment sur la polémique autour de Didier Raoult, « La communauté des sachants n’est pas plus communautaire que d’autres, elle est traversée par des lignes de fractures, des intérêts divergents, des jalousies minables, des querelles mandarinales » à telle enseigne que pour lui « écouter ceux qui savent, c’est écouter une pétarade perpétuelle et, quand on est un Etat, inviter la foire à la table du roi ! »
    Autre effet fâcheux, l’hygiénisme qui conduit à faire « de la santé une obsession et à faire de la volonté de guérir le paradigme de l’action politique ».
    Bernard-Henri Lévy en a bien peur, si on avait écouté les médecins « l’état d’urgence sanitaire et le confinement auraient été prolongés jusqu’à la Saint Glinglin ».
    Tout en affirmant que la lutte contre le changement climatique est bien l’une des urgences de notre temps, BHL juge éminemment pervers le fait que certains aient pu conférer au virus une vertu cachée en ce qu’il aurait contribuer à redonner à la nature tous ses droits. « Ah, la jubilation bonasse de tous ces militants pour saluer la revanche du réel sur l’arrogance des hommes et leurs péchés, les sournoiseries de ces flagellants s’évertuant sur le dos des victimes à gronder les survivants et à les accabler de remontrances ! » écrit-il.
    Tout cela, souligne BHL, parce que « face au fléau et au scandale de la mort annoncée les communautés ont une irrépressible tendance à se souder dans la peur ». Et de citer tous ceux qui de gauche à droite y sont allés de leur « je vous l’avais bien dit, en appelant à un haro sur la globalisation et sur le monde d’avant.  Chacun se voulant l’augure du monde d’après ».
    Tout en admettant être plus que quiconque partisan de réparer le monde, Bernard-Henri Lévy souhaite que cela ne se fasse pas d’un coup, à la suite de cette interruption catastrophique aux conséquences incalculées.
    Pour lui, il aurait fallu ne pas se laisser intimider par le faux débat entre la vie et l’économie car, dit-il, « il n’y a aucune leçon sociétale à attendre d’une pandémie ».

    L’humanité commence par autrui

    BHL fustige également les heureux du confinement, « ces pascaliens du dimanche qui voyaient dans le confinement la chance de se calmer, de se ressourcer ». Pour lui, jouir de ce confinement était en fait une insulte à tous ceux n’ayant pas de chez soi des SDF aux migrants.
    Les « confis du confinement », en mettant l’affirmation du moi au centre de leurs préoccupations, oublient pour BHL que « l’humanité commence avec l’injonction inverse : autrui d’abord ».
    Autres effets fâcheux de cette pandémie, la mise en avant des gestes barrières et la généralisation du port du masque, qui nous ont conduit à ne plus se serrer la main, mettant au ban des accusés un des plus beaux gestes de civilité, ainsi que la mise en sommeil de tous les lieux de civilisation que sont les parcs, les jardins ou encore les lieux de culte. Idem pour les enterrements réduits à leur plus simple expression ou notre rapport aux vieillards tristement illustré par l’interdiction des visites dans les Ehpad.
    Mais la vraie question philosophique qui se pose autour de tout cela est de savoir si cette distanciation physique c’est juste pour le moment ou si c’est pour longtemps. 
    Tout cela sans parler du risque de recul des libertés autour des projets de traçage numérique, dont nul n’ignore le mauvais usage que l’on peut en faire s’ils tombent entre de mauvaises mains. « Il est toujours plus facile de suspendre une liberté que de la rétablir » rappelle BHL.

    Du contrat social au contrat vital

    Nous n’avions sans doute pas d’autre choix que le confinement admet Bernard-Henri Lévy mais se demande-t-il, « à quoi bon sanctifier la vie si c’est une vie nue, exsangue, terrifiée d’elle-même et une vie où on accepte le passage de l’Etat providence à l’Etat de surveillance, où on remplace le contrat social par un contrat vital ».
    Le pire, écrit-il dans le dernier chapitre de son livre, est ce sentiment qu’il a que la « solidarité crépitante dont on était en train de nous bassiner, cette insurrection de fraternité, ce côté ‘moins de biens, plus de liens’ mis en avant par tous les chantres du monde d’après ne soit en fait qu’une duperie ».… A preuve, l’analyse de la presse pendant le confinement. Tout entière consacrée à l’épidémie, elle avait rangé aux oubliettes les migrants, la déforestation de l’Amazonie, les guerres du Yémen ou de Syrie, le réchauffement climatique et permit à tous ceux qui ont voulu profiter de la situation pour poursuivre leur main mise sur des pans entier du monde : Poutine, Erdogan, Xi, Viktor Orban, Bolsonaro… de le faire en toute tranquillité.
    « L’Europe, reconnait par ailleurs BHL, faisait de son mieux et inondait le marché de liquidités. Et ses dirigeants (Macron, Merkel, Lagarde) sont loin d’avoir démérité et ont fait front dans la tempête. »
     « Il fallait résister, coûte que coûte, à ce vent de folie qui souffle sur le monde. » C’est par cette phrase, en forme de regret, que Bernard-Henri Lévy termine son livre dont les droits d'auteur seront reversés à l'ADELC (Association pour le Développement de la Librairie de Création).