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Les Luttes de classe en France au XXIème siècle - Emmanuel Todd

    La crise des gilets jaunes a montré que contrairement à bien des idées reçues, la lutte des classes était loin d’être morte en France. Pour mieux comprendre le retour en force des luttes sociales dans l’hexagone, encore mises en exergue par les différentes manifestations corporatistes autour de la réforme des retraites, Emmanuel Todd vient de publier un livre écrit à quatre mains avec Baptiste Touverey, « Les luttes de classes en France au XXIème siècle ». L’ouvrage analyse, à travers une énorme compilation de données statistiques et spéculatives, la vie politique et sociale des années 1992 – 2019 afin de mieux anticiper ce qui nous attend demain, car selon l’auteur nous ne sommes hélas qu’au tout début d’un cycle et « l’implosion de la société française ne fait que commencer ».

    Eurosceptique convaincu, Emmanuel Todd déplore tout au long du livre que la France ne soit aujourd’hui plus maîtresse de sa monnaie mais au contraire prisonnière de l’euro, ce qui se traduit par un immobilisme politique, une inflexibilité de la politique économique avec « toujours le même refrain… la flexibilisation du marché du travail ». Pour Emmanuel Todd « Macron, qui s’était présenté comme le président de la rupture avec le monde ancien, n’incarne d’ailleurs que la forme hystérisée, finale de cet immobilisme ». Cet immobilisme, dit l’auteur trouve son « illustration axiale dans la stabilité de notre taux de chômage ». Pour Todd, s’ajoute à cela « le vieillissement massif de la population qui explique lui aussi une partie du trouble qui s’est emparé de notre pays ».

    La première partie de l’ouvrage s’attache en cinq chapitres à analyser en détail le changement social en France entre 1992 et 2018. 

    Une France plus pauvre et moins bien éduquée

    Emmanuel Todd montre que contrairement à ce qu’avancent certains économistes, il n’y a pas en France d’explosion générale des inégalités, même si « la montée de certaines inégalités est bien réelle » entre ceux qu’Emmanuel Todd appelle les ultra-riches (0,1 % de la population et les 99,9 autres %). Pour lui « le problème auquel la France doit actuellement faire face, n’est pas la montée des inégalités, c’est la baisse généralisée du niveau de vie ». 66 % des Français estiment en effet que leur niveau de vie baisse et cette impression était à l’origine du mouvement des gilets jaunes. Au passage, Emmanuel Todd dénonce « la manipulation des indices de l’INSEE » qui selon lui ne reflètent pas la réalité. A preuve la non prise en compte du coût exorbitant du logement en France. 
    Pour lui l’appauvrissement de la France s’explique aussi par la chute du nombre d’emplois industriels et la désindustrialisation qui dit-il, est une cicatrice qui signe depuis 1992, « une perte de compétitivité irrécupérable ».
    Emmanuel Todd s’intéresse ensuite à l’éducation ou plus exactement à « la crise éducative » qui selon lui est « bien plus préoccupante encore que le naufrage économique du pays ». Pour lui, le nombre croissant de Français qui suivent des études supérieures n’est qu’une « illusion éducative », qui masque mal une baisse générale de niveau. Et même au niveau des élites (l’ENA par exemple), la prime va au conformisme et non à l’intelligence pure.
    Qui plus est avec la course au diplôme se traduit par plus de précarité et dit Emmanuel Todd, « le niveau de revenu des jeunes générations les plus éduquées est en baisse ». Il estime également que « le niveau va continuer de baisser » et avec lui « la dissociation de l’éducation et de l’intelligence ».

    La fin des cultures régionales

    Il analyse également les structures familiales traditionnelles françaises avec la polarité qui oppose un système central nucléaire avec des valeurs libérales-égalitaires (le bassin parisien) et un système souche périphérique avec des valeurs autoritaires-inégalitaires (le sud-ouest par exemple). Pour lui, la disparition progressive de cette opposition traditionnelle soulève la question fondamentale de « la permanence des valeurs sociales ». S’ajoute à cela la « différence maghrébine » qui vient en partie remplacer « la disparition des différences anthropologiques entre provinces » et qui se traduit actuellement par un freinage de l’intégration. Pour autant, Emmanuel Todd ne considère pas que la différence maghrébine menace la cohérence nationale car la France a toujours montré sa capacité à assimiler les populations immigrées.

    Marx au secours de l’INSEE : une typologie active de la société française

    Après avoir montré que notre société est devenue paradoxale : « nous assistons à l’émergence d’une classe moyenne dans un contexte d’appauvrissement » alors que traditionnellement l’émergence de la classe moyenne était toujours synonyme d’enrichissement. Emmanuel Todd s’essaie à une nouvelle typologie de la société française, avec la domination de ce qu’il appelle « l’aristocratie stato-financière », c’est-à-dire les 1 % qui occupent le haut de l’échelle.
    Au-dessous de ces 1 %, Todd place les 19 % suivants qui pour lui sont « des pseudo-dominants » à savoir les « cadres et professions intellectuelles supérieures ». Vient ensuite une masse centrale atomisée qui représente 50 % de la population. C’est une masse qui ne fait que croître. Elle intègre les strates supérieures du monde ouvrier, les professions intermédiaires, les paysans et les jeunes paupérisés de la petite bourgeoisie éduquée. Enfin tout en bas de l’échelle on trouve les 30 % que constituent les ouvriers et employés non qualifiés.

    Au-delà de l’économie, les mentalités

    Les trente glorieuses, rappelle Emmanuel Todd « se sont caractérisée par un enrichissement de masse comme on n’en n’avait jamais connu dans l’histoire de France ». Mais, petit à petit, cela s’est accompagné d’une « fatigue mentale des populations » et pour Emmanuel Todd, « la prolifération de ces moi fatigués pourrait expliquer celle des effondrements des modèles sociaux car tant d’hommes fatigués ne peuvent qu’imaginer des problèmes futurs auxquels ils n’auront pas la force de réagir ».
    Entre 1992 et 2014, on constate en revanche une baisse du niveau de vie qui s’accompagne paradoxalement d’une baisse du taux de suicide. Comment comprendre cela ? Pour Emmanuel Todd, deux explications sont possibles :  d’un côté une meilleure gestion de la dépression avec une consommation accrue d’anti-dépresseurs, de l’autre côté une résignation des populations face au chômage et à la précarité.

    Après ce constat, la deuxième partie du livre se consacre à ce qu’Emmanuel Todd appelle « la comédie politique ».

    Le péché original :  Maastricht

    Fidèle à son euroscepticisme, Emmanuel Todd ouvre cette deuxième partie par un chapitre consacré à ce qui pour lui est une aberration : le passage à l’euro. « Pourquoi une classe sociale dominante s’est-elle engouffrée dans un projet de monnaie unique aux implications aussi absurdes ? » se demande-t-il. Pour lui, il n’y aurait jamais eu d’euro sans l’effondrement du mur de Berlin. Pout Todd, né d’une volonté de maîtriser l’Allemagne l’euro a au contraire conduit à la soumission de la France à l’Allemagne ; il a conduit à la destruction de l’industrie française et à la dépossession de sa souveraineté pour le peuple français.

    La fin de la démocratie représentative

    A partir de 1999, du fait de l’euro, pour Emmanuel Todd le jeu politique consiste « à faire élire, quelqu’un qui ne pourra rien faire ». Dès 2005, avec le rejet du Traité constitutionnel européen, on assiste à un fléchissement massif de la foi en l’euro… mais trop tard pour Emmanuel Todd, avec parallèlement une montée du désespoir engendré par la paralysie économique et sociale du pays qu’illustre la révolte des banlieues et en corollaire la montée en puissance d’une thématique ethno-religieuse ciblant les Arabes et les musulmans et un durcissement du discours sécuritaire au sommet de l’Etat.

    De la religion à l’affrontement des classes

    Pour obtenir une vision panoramique large de la période 1992 – 2017 allant de Maastricht à l’élection d’Emmanuel Macron, Emmanuel Todd met en avant l’évolution de deux principes structurants de la politique française : « la disparition de la matrice religieuse et l’alignement de classes ».
    S’appuyant sur les résultats des différentes élections de 2002 à 2019, Emmanuel Todd montre qu’on ne peut pas parler de disparition de conscience de classe dans le prolétariat. Le vote des ouvriers est au contraire très stable et en faveur du Rassemblement national dès 2002. Pour Todd cette stabilité, qui peut aussi se lire dans l’espace s’explique aussi par « l’effacement des cultures régionales - famille et religion – qui permet à la détermination socio-économique de s’exprimer directement ».
    Parallèlement, l’aristocratie stato-financière a selon Emmanuel Todd largement perdu sa part de contrôle du système européen. « Notre classe dirigeante, écrit-il, a cessé de diriger. Elle garde sa capacité de domination sur la société française ainsi que sa capacité à s’enrichir mais, à l’échelle internationale elle a perdu son statut d’acteur libre ». Emmanuel Todd égratigne au passage le MEDEF qui, pour lui, « n’est plus qu’une modeste association qui ne peut que déposer d’humbles suppliques à ses maîtres, les énarques des grands corps attachés à la défense de l’euro et d’une Europe dominée par l’Allemagne ».
    Dans un tel contexte, se demande Emmanuel Todd, comment expliquer que « l’euro qui est un échec économique avéré pour notre pays soit de moins en moins remis en cause ? ». Pour lui l’explication est simple : « l’acceptation naît de la peur de quelque chose de pire. Tout devient instable donc on s’accroche à une monnaie qui désormais existe ».

    La troisième et dernière partie du livre, est consacrée à ce qu’Emmanuel Todd appelle l’entrée en crise à partir de l’élection d’Emmanuel Macron, pour Todd, « sous Macron, l’histoire politique reste une comédie ».

    La rupture macronienne

    Avec l’élection d’Emmanuel Macron on assiste à l’oraison funèbre du PS. « Macron, écrit Emmanuel Todd, s’est engouffré dans ce vide. Sans le contexte d’un suicide terminal du PS, son accession au pouvoir n’est pas compréhensible. » Très sévère avec le Président de la République, qu’il qualifie d’homme sans idée, Emmanuel Todd considère que la seule originalité d’Emmanuel Macron est « d’appartenir à une autre génération ». Pour lui, » la sublimation de Macron en génie de la pensée par une partie considérable des Français d’en haut constitue un problème sociologique central ».
    Il existe selon Todd, un décalage formidable entre l’image et la réalité du vote Macron. Pour lui, tout un pan de la petite bourgeoisie qui a voté Macron est simplement passé d’une fausse conscience à une autre et l’élection d’Emmanuel Macron s’explique uniquement par le vide : « effondrement des grandes idéologies politico-religieuses, trahison du PS, autodestruction de la droite, désespoir d’un monde englué dans l’échec économique ».
    Fustigeant également la politique étrangère d’Emmanuel Macron, qu’il qualifie « d’irrealpolitik », Emmanuel Todd lui reproche d’avoir notamment envenimé nos relations avec le Royaume -Uni et avec l’Italie.
    Pour Todd, l’affaire Benalla loin d’être une anecdote a marqué pour l’opinion, un véritable tournant et montré qu’Emmanuel Macron était devenu dans l’esprit des Français « un personnage au comportement moral douteux ».

    La crise des gilets jaunes

    Pour Emmanuel Todd, « le mépris est au cœur du macronisme » avec des insultes répétées envers les pauvres et les gens ordinaires. S’ajoutent à ce mépris présidentiel, le sadisme social et le dévoiement de l’altruisme de la société française, qui a laissé de côté 55 % de la population. Conséquence de tout cela, le soulèvement des gilets jaunes en novembre 2018 sur fond d’augmentation de la taxe carbone. « Notre vieille culture égalitaire a soudain réémergé », explique Emmanuel Todd et « avec elle une capacité typiquement française de s’opposer à ses dirigeants ». Pour lui, le mouvement des gilets jaunes, avec au démarrage un soutien massif de l’ensemble de la population est en fait « le mai 68 de la baisse du niveau de vie ». Il considère que le cycle qui s’ouvre marque le vrai retour de la lutte des classes et avec elle l’ouverture d’un nouveau cycle policier beaucoup plus violent. 
    Le mouvement des gilets jaunes a aussi marqué selon Emmanuel Todd une certaine réunification du territoire français à l’exclusion des banlieues, restées en dehors du mouvement.

    Conclusion

    En conclusion de son ouvrage, Emmanuel Todd explique que cette remontée de la lutte des classes montre que la France « en dépit de son projet d’autodissolution nationale ne peut s’empêcher d’être elle-même. Pas de contestation de la monnaie unique, mais une puissance contestataire toujours là ».
    Autre constat, les classes sociales semblent aujourd’hui regarder vers le bas et non pas vers l’avenir et le haut, avec une baisse quasi générale du niveau de vie et du niveau éducatif, et une peur constante du déclassement.
    Avec la disparition des différences régionales familiales et religieuses on constate aussi selon Todd une nouvelle homogénéité territoriale avec toutefois une opposition entre une « France des tempêtes au Nord à l’Est et le long de la Méditerranée et une France abritée à l’ouest où ni la destruction de la vieille industrie ni l’immigration n’ont désorganisé en profondeur le tissu social ». C’est dans cette reconfiguration que s’est inscrit le mouvement des gilets jaunes.
    En fait pour Emmanuel Todd, le problème central de notre société n’est pas le monstre néo-libéral mais la toute-puissance de l’Etat « qui menace de mort sociale, par des taxes, les plus fragiles, salariés ou tout petits entrepreneurs ».
    S’il se dit plutôt pessimiste dans l’immédiat, Emmanuel Todd finit toutefois son livre en faisant un rêve et en proposant aux hommes politiques à venir d’articuler raisonnablement les concepts de nation et de classe et d’amorcer le début d’une reconstruction morale de notre pays.